J’aime la lumière du monde, j’aime la vie en elle même.
Pourtant ce n’est pas une moindre vérité que je dois mourir.
Rabindranath Tagore, la corbeille de fruits
Souventes fois (si, si c’est français) je me demande, non ce que je vais écrire, mais ce que je vais publier sur mon Blog. C’est la raison principale pour laquelle je publie si peu. Certes je pourrais rendre public ici, donner à lire, deux ou trois textes un peu soignés, des récits de voyages, et je le ferai peut-être, mais je crois qu’il faut savoir éviter la logorrhée. Les gens de gout me l’accorderont volontiers, il n’ y a rien de pire en Littérature que l’inondation. Il n’y a rien de plus affreux que tous ces auteurs qui vous assomment liquidement (si je puis dire) de leur savoir, leurs opinions, de leurs conseils... de leur talent etc... Le blog permet cela, et d’aucuns ne s’en privent pas, sous des faux airs anonymes ou nommés. Les tomes s’accumulent, les pages s’empilent, çà bouillonne, çà afflue, çà se répand, çà gicle... Bref c’est assez répugnant. Ainsi s’entassent des tonnes de niaiseries dans les librairies, plus rarement dans les bibliothèques. L’auteur finit parfois à l’Académie Truc-muche, au Club des Machins-Choses, et ses bouquins en Best-Sellers pour adolescent attardé.
D’autre part je pense que ce qui fait la Beauté ou plus simplement le charme d’un Blog, sa spécificité littéraire nouvelle, c’est sa fraicheur de ton, sa nervosité surprenante, la vitesse de sa publication. Entre ce que j’écris, le bruit des touches sur le clavier et le moment où vous me lisez il peut n’y avoir que quelques secondes. C’est neuf et c’est précieux. Aussi après y avoir bien réfléchi, je crois que pour donner une suite à mon Blog, il me suffit de donner de mes nouvelles. Je voudrais pouvoir intituler ce blog: «nouvelles fraiches» et faire en sorte qu’il puisse se lire aussi facilement que l’on boit du vin rosé, sur une terrasse, en Italie, si possible en Toscane, ou en Ombrie, non loin d’une belle architecture ancienne qui dore au couchant.
Quelque chose de frais et de léger, qui m’accompagnerait jour après jour jusque dans la Mort prochaine. «La quoi» dites vous ? Ah oui c’est vrai il est devenu interdit de mourir, d’ailleurs plus personne ne meurt plus. Ceci dit ma comparaison est précise car au fond toute personne qui écrit aujourd’hui le fait à l’ombre de grands ancêtres, plus ou moins imposants, dont la haute silhouette se découpe et s’allonge derrière nous. Et toute personne qui écrit le fait, plus ou moins consciemment, contre la perspective funeste qui nous guette tous et ne manquera pas d’anéantir nos travaux, notre réputation, et jusqu’à notre vanité. Et puis je n’en ai pas l’air, mais je fais très attention. A n’écrire pas pour les éditeurs de métier, à n’avoir pas choisi de publier par leur truchement, je n’écris pas non plus pour personne. Et pour ne m’adresser pas «à l’Ange de Laodicée», je ne lance pas non plus mes lettres dans le Néant Bleu. Certes non. Je m’estime trop, ainsi que mes lecteurs et mes lectrices, pour les gratifier de cette Imposture.
les mots sont la chair de ma vie
C’est une chose un peu difficile à faire comprendre aujourd’hui mais «les mots sont la chair de ma vie».
Difficile à faire comprendre car comme disait si bien, il y a quelques années, une Publicité pour un Supermarché: les mots «ne sont que des mots» (par opposition aux Prix bien sûr ! et à l’Argent évidemment ! qui comme chacun sait est le seul réel tangible, l’argent roi, la vraie valeur, etc... etc...). D’autre part mes lecteurs et mes chères lectrices auront sûrement remarqué que l’usage du langage de nos jours est surtout de fausse monnaie. La communication (dans les médias en particulier mais pas seulement), le bavardage-masque, le langage faux, tient lieu d’expression, et c’est toujours une Escroquerie. C’est un fait trop aisément vérifiable. Il suffit de regarder un film, d'écouter la radio, d’allumer la télévision.
Au contraire le véritable écrivain (noyé sous la masse des faux) cherche à dire la vérité de son être. Et on le lui reproche beaucoup. Je suis peut être le seul à l’observer mais l’Expression de Triomphe des journaux, à chaque fois que meurt un écrivain, (ou un pseudo-écrivain que l’ ignorance crasseuse des journalistes aura élevé jusqu'à ce titre) a quelque de très étonnant et qui en dit long sans jamais rien dire. Les pompes funèbres travaillent aujoud'hui par SMS et quoiqu'en disent les condoléances, toujours surfaites, jamais sans plaisir. L’Ignorance en matière deLittérature a atteint ces dernières années un comble qui a failli rejoindre son acmé avec l’élection de Patrick Poivre d’Arvor à l’Académie Française le mois dernier. Une certaine Pudeur a retenu les vieilles personnes du Quai Conti d'élever jusqu'à l'honneur suprême ce gentlemen-scripteur. Ma seule objection était: «oui, mais à condition d’accepter aussi Marc Lévy... il faut être sérieux et équitable». J’en ris. "Au train dont nous allons", comme disait joliment Marcel Proust, pourquoi pas ? Il m'en souvient à cette heure: Combien de fois un ou une imbécile ignare m’aura traité de «beau parleur» avant de s’en aller boire à grandes lampées les débilités de quelque tribun des foires ?
Je ne sais pas vous mais pour ma part je n’écoute presque plus les gens. Otez de leur conversation l’argent, la politique-spectacle, le cinéma, la bouffe, les voitures, la haine de l’autre sexe (plus encore que le sexe), - tous sujets qui ne m’intéressent pas - qu’est ce qu’il reste ? Hum... Pardon ? Vous dites ? C’est une mauvaise question. Désolé mais je n’en ai pas d’autres.
Pour ma part, en toute humilité, c’est la Vie Mentale qui me sauve, ce que j’appelle «les activités cérébrales» qui occupent mes journées. Elles me soulagent assez efficacement d’une vie collective parfois un peu pénible, qui me porte surtout à la somnolence des mieux élevées. Il n’est pas rare qu’au cours d’une conversation, la part invisible de moi même ne dorme à poings fermés. En Voyage je repose 5 heures par nuit et je suis réveillé à l’Aube. A Paris, si je m’écoutais, je dormirais toute la journée, et je me réveillerais la nuit pour lire. Tout m’assoupis horriblement et je somnole comme un petit vieux. Je prends un café, j’écoute un peu de Bill Evans. Cette hystérie organisée qu’on appelle une grande ville m’est soporifique au possible, et s’il n’était mon travail (que j’aime), l'énergie redoublée de ma douce et tendre, et le génie des Livres, je ne quitterais plus mon matelas, ma couette et mes oreillers (que j’ai d’ailleurs excellents).
Dans ces conditions je me replie sur l’essentiel, c’est à dire les mots, c’est à dire l’Etre. J’ai lu quelque part que le pauvre DSK, déprimé par ses aventures rocambolesques, jouait aux échecs et faisait des équations pour se consoler d’avoir été pris ...«la main dans le sac»... pour ne pas être plus précis. C’est charmant, un peu poseur, dandy moderne, mais j’aurais préféré qu’il s'intéresse aux mots, aux expressions qu’il emploie, et notamment au mot «matériel» dont il use pour parler des jolies dames de sa compagnie. On y entend clairement le latin «Mater», la Mère, et cela nous en dit long sur un complexe d’Oedipe mal liquidé.
Qu’entendre ?
Non je n’écoute plus les gens, ce n’est pas assez intéressant.
Ou plutôt j’écoute leur manière de s’exprimer, ou encore leur Inconscient à travers les mots, et enfin cela devient audible. Un exemple, là, au Dôme de Villiers, Paris 75017, où j’écris ce lignes, derrière un jus de citron pressé. Deux gros types sont près de moi, encastrés dans des fauteuils mous, et parlent à voix haute. J’ai ôté mon casque Bower and Wilkins, pour avion, à réducteur de bruit, qui résiste aux réacteurs des longs courriers, le temps de les écouter dix secondes. Il s’agit de deux ex-Normaliens enrichis dans les Médias, si j’en crois ce qu’ils disent. Leur bavardage est inepte, comme d’habitude, ils font juste du bruit avec la bouche. Ils s’ennuient l’un l’autre et cherchent à se fasciner. En revanche ce qui est intéressant, c’est comment ils se toisent, s’observent, se testent de biais d'un air torve, en bouffant les cacahouètes qui ont servis de rince-doigts aux organes génitaux des serveurs. Leur discours est oblique, on dirait qu'ils jettent les mots en pâture aux dents de l’autre, leurs paroles ne rencontrent jamais leur corps. L’un et l’autre cherchent à savoir ce que l’autre pense vraiment, là où il en est. Un espèce de mensonge rotatif. Et tous çà sur fond de « qu’est ce que nous sommes amis, depuis le temps que nous nous connaissons, qu’est que nous nous aimons bien». J’en suis fatigué pour eux. L’objectif ? L’arrivisme social. Les jeux de réseaux, alliances objectives, subjectives, fric, position, pouvoir. Je remets mon casque: Miles Davis.
Parler à côté de son corps, voilà un défaut classique de nos jours. François Hollande, que je préfère à Sarkozy, a néanmoins cette caractéristique d’ambitieux calculateur qui vise toujours à côté de sa parole. Ecoutez le bien, Il ne sait pas ponctuer les accents de phrase de ses discours, son corps est en porte à faux par rapport aux mots qu’il prononce et c’est par la plaisanterie (car il est drôle, et lui, volontairement, contrairement à son comique prédécesseur) qu'il se dédommage de cette angoisse. Ce qui veut au moins dire trois choses : il est lucide, il n’a pas écrit ce qu’il lit, il ne croit pas ce qu’il dit.
à suivre...
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