Il m’est revenu le désir de publier un peu sur ce blog. Aussi j’interromps temporairement ma série sur les lettrés «experts de l’être», et leur supériorité dessus la gente affairée des soi-disant «scientifiques» - laissez moi rire. Pour l’instant j’ai envie de reprendre une peinture impressionniste de mon quotidien dans des publications plus légères. Je me souviens que très jeune, j’avais à peine 20 ans, j’‘étais souvent raillé par mes camarades de Khâgne qui me surprenaient «racontant» ma vie sous une forme narrative. Ils se moquaient avec alacrité « Ah Parichot, sa vie, son oeuvre». Et de rire. Je sais aujourd’hui que c’est moi qui avait raison. Nul n’existe qu’à la mesure de sa capacité à produire la narration de sa propre vie. Quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle soit sienne. Aujourd’hui que même Facebook se propose de raconter votre vie, à votre place ! (c’est ni plus ni moins une tentative de Viol...) aujourd’hui que mes anciens camarades s’enfoncent, comme dans un fauteuil, dans leur existence en une dimension, à demi décervelés par la télé, amolllis par des réussites qui n’en sont pas et qui ne leur survivront pas dix minutes, ayant vécu comme on dort, à la recherche d’une Mort qui les fascine, et ne manquera pas de les rejoindre, je persiste à raconter ma vie. N’en déplaise.
Ici il faut tuer ou être tué
Ici il faut tuer ou être tué. J’en étais là du jeu vidéo quand j’abandonnai la partie. C’était pourtant la première minute. Et je me dis face à cette alternative qui finit mal (à tant faire que de la supporter j’aurais préféré qu’elle fût rédigée dans l’autre sens) que mon blog, tout épisodique qu’il soit, c’était tout le contraire: ici vous n’avez ni à tuer, ni à vous tuer. Vous avez tout bonnement à lire et à respirer. C’est certes moins fascinant. Et je ferai sans doute un petit peu moins d’argent que les concepteurs de Battlefield 3. Mais j’ai aussi une vraie chance de ne pas vous prendre pour de complets crétins.
Crétins
Crétins. Le mot est lâché. D’aucuns trouveront sans doute que j’emploie un peu beaucoup ce substantif masculin. Il voit des crétins partout. Et de l’imputer à ma vanité toute particulière de «blogueur» dilettante. J’en rajoute pourtant ce matin au moment des infos du jour que j’écoute en écrivant ces lignes: Je considère par exemple Valéry Giscard d’Estaing comme une sinistre banane (il vient de commettre un nouveau roman des plus ridicules qui en dit long sur l’état de déliquescence avancé de sa substance grisâtre, manifestement moins érectile que ses corps caverneux), pour de nombreuses raisons qui justifieront un jour un «César du grand Con» à l’unanimité de la Postérité. Par exemple un parc à thème des plus stupides est de son cru. Mais je pense ici plus particulièrement à la phrase que cette céleste andouille affirma doctement au moment de l’entrée de la Grèce dans l’Europe: «On ne fait pas jouer Platon en deuxième division». Les connaisseurs de Philosophie Antique en sont restés la bouche en cul de poule... mais moins que les amateurs de ballon rond qui cherchent encore qui est ce redoutable avant-centre qui n’apparait dans aucune équipe connue. Quant aux économistes...
Je vois de fait des crétins partout; c’est une affaire entendue.
Je ne m’en sens pas plus intelligent pour autant. Je citerai juste pour illustration de mon propos cette phrase de Guy Debord, (dont on ne recommandera jamais assez sa "Société du spectacle" et le commentaire qu'il en fit) de loin le meilleur commentateur politique de notre époque, extraite de Panégyrique, publié en 1989 (Editions Gerard LEBOVICI page 20): «L’immense accroissement des moyens de la domination moderne a tant marqué le style de ses énoncés que, si la compréhension du cheminement des sombres raisonnements du pouvoir fut longtemps un privilège des gens réellement intelligents, elle est devenue maintenant par force familière aux plus endormis». J’ai déchiffré rapidement dans mon post précédent l’étonnante personnalité du Ministre Woerth, son ambiguité fallacieuse de martyr postiche. Dans un autre style, tout le monde sait que les Banques, et en particulier la sinistre Goldman Sachs, sont des repaires de gredins sournois, des canailles innommables à accrocher au premier réverbère. Le moins vif des brigadiers d’Agatha Christie, le plus modeste gardien de prison de la plus humble des geôles mentales, le plus abruti des fouetteurs d’esclaves, pendu aux tensions irrépréssibles de sa verge raide, aux irritations putrides de son gros gland baveux, aux rênes da la plus misérable des BRP (Brigades de Répression du Bonheur), le sait. Le vrai drame est que presque personne ne fait rien.
Ce que mes lecteurs et lectrices doivent bien comprendre c’est qu’il y a loin du Pouvoir au Savoir. Le Pouvoir est un acte de force qui ne demande pas particulièrement de compétences et qui en tient parfois lieu. Ce qui explique qu’il peut y avoir facilement de lourds crétins au Pouvoir. Et que l’on s’illusionne toujours trop sur ceux qui sont censés dominer. Nos amis italiens ne viennent-ils pas de nommer comme secrétaire d’Etat à l’Agro-Alimentaire un ingénieur en génie Civil spécialisé dans les bâtiments anti-sismiques ? (ce n’est pas une blague). Il est vrai que la veille ils avaient envoyé par mail la même nomination à un brave professeur canadien qui n’était au courant de rien et avait appris avec stupeur sa promotion dans le journal...
Le rêve est une autre vie, la vie est un autre rêve
Non, ni tuer, ni être tué. La vie se chargera bien en son temps de nous faire mourir sans qu’il soit nécessaire de nous mettre sous pression artificiellement au nom de je ne sais quelle optimisation de je ne sais quelle folie. Pourtant cet exemple du jeu video est symptomatique de notre époque et surtout d’une manière de ne pas vouloir être soi, de ne pas vouloir sentir sa propre vie. Et j’observe qu’il y a de plus en plus d’ahuris et d’ahuries qui fonctionnent dans cette alternative. C’est qu’aux anciennes formes de Guerre a succédé la Guerre de tous contre tous. Cette Guerre qui excite si souverainement ces nouveaux fous motorisés qui hantent nos villes et dont les «dominateurs» ont trop bien réussi à convaincre «les dominés». Il faut avoir vu des adolescents s’exciter sur leurs manettes... les adolescentes s’évertuer sur leurs souris... et les petits doigts s’agiter frénétiquement sur les téléphones portables... pour comprendre que quelque chose est en train d’avoir lieu dans le domaine de la Haine de soi et du réel. Haine très organisée et très partagée qui ressemble beaucoup à l’exercice politique d’une tyrannie.
Mais d’où vient ce désir d’être un autre dans une vie imaginaire ? Cette invitation à la propulsion dans le fantasme imagé. Est ce que, pour paraphraser Gérard de Nerval «le rêve est une deuxième vie» ? Je vois des explications bien plus prosaïques.
Il faut bien reconnaitre que la destruction systématique du décor naturel de nos existences, sa transformation en objet de consommation payable, n’encourage pas des esprits effrayés et sous-cultivés à l’admiration contemplative de l’Heureuse Nature, cette Arcadie, ni à l’enthousiasme hébété devant les complexes urbains complètement déments où ils sont censés s'épanouir béatement. Il faut reconnaitre aussi que la Bourgeoisie du XIX ème siècle, remplacée par Qui on sait, a exporté avec une certaine efficacité ses méchantes moeurs et ses angoisses de mauvaise conscience. Il faut bien reconnaitre que l’Espace Collectif est désormais fortement empoisonné, et que pour des populations terrorisées d’Informations, prises entre les deux tyrannies parallèles des policiers et des terroristes, il n’est guère jouissif... certes... Nous avons tous envie de voyager... Il faut reconnaitre enfin qu’il y a de moins en moins de vie, et de plus en plus de non-vies, toutes identiques et nulles, chez les esclaves ordinaires du quotidien consommable, que le curriculum vitae des gens du XXIème siècle est de plus en plus un destin affreux... plat et répétitif, une horrible course aveugle vers la mort, vaguement scandée de quelques plaisirs. Tout ceci est fort vérifiable, et explique le service après vente de l’horreur dans la production d’images fascinantes... mais faut-il que les gens soient fatigués pour refouler à ce point leur propre peau, leurs propres sens ! Vouloir à ce point «rentrer dans la télé» ! Nous ne sommes pas très nombreux en ce moment au Parc Monceau à vouloir admirer l’Automne... la beauté transparente des arbres violets. Faut-il qu’on les ait bien embêtés pour qu’ils désirent à ce point être un autre et ne pas voir leur réel... Faut-il qu’on cherche à les exténuer avant qu’ils aient simplement la force de se défendre...
Je me souviens à cette heure, d’un vieil homme à Naples, l’ex-comptable d’un Théâtre fameux, qui était notre voisin. Quelques jours avant sa mort il regardait la télévision avec un son très fort qui venait jusqu’à moi, qui lisait dans la chaleur moite d’un début de nuit d’été, sur le balcon d'angle mitoyen. Je l’ai longtemps regardé vivre ses dernières heures. Certes il était sourd, mais on sentait bien que ce pauvre homme était terrorisé et qu’il aurait voulu faire rentrer tout son entourage, la ville entière, dans sa télé. C’est que la peur de mourir et des éventuels châtiments ultérieurs (une solide superstition) vous rend solidaire du collectif et que l’on se ne sent vraiment rassuré qu’à l’idée qu’il n’existe qu’un seul monde, clair, compréhensible et qu’il peut être filmé.... la mauvaise conscience s’y trouve... toutes les trouilles... Je n’ai pas eu le coeur de démentir ce vieux Monsieur qui s’en est allé le lundi suivant.
Pourtant il existe au moins deux lectures du réel: celle de la télé et du cinéma et celle des livres. Et la seconde, qui contredit très souvent la première, n’est pas filmable.
à suivre...
PS: je précise que je n’ai rien particulièrement contre les gens nommés dont je me moque allègrement par ci par là. Je me le permets au nom de la Liberté d’Expression, valide pour quelques temps encore, peut-être moins longtemps qu’on ne le croit, et parce qu’ils ont choisi à leurs risques et périls d’être des personnalités publiques. Il est bien évident que je tolère sans problèmes, pour les mêmes raisons, les moqueries me concernant, pourvu qu’elles soient écrites dans un français agréable - ce qui arrive rarement. Cela fait partie du jeu.
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