Dimanche 8 mars 2009

Par Philippe Olivier Parichot


Père et fille




L’architecture a beau être l’Art le mieux reconnu et le plus payé de notre époque, ce n’est pas l’Art que je préfère. Je parle ici de l’architecture d’aujourd’hui. Les raisons sont diverses et m’ont longtemps laissé mal à l’aise. La première raison est mon manque d’optimisme fondamental, une espèce de désespoir bien particulier, une douleur née il y a bien longtemps de la fréquentation de demi-sauvages, cruels, stupides et vils, qui ont dévasté mon enfance et déchiqueté ma sensibilité. C’est qu’il en faut du Désir de vivre pour désirer l’Architecture, pour désirer vivre autrement, créer des formes heureuses, reflets de nos esprits, dans lesquelles espérer jouir (j’admire cet optimisme chez certaines personnes, notamment dans les peuples pionniers les australiens ou les américains). Il faut pour cela  se sentir plus fort que la matière, beaucoup plus fort, ce sans quoi la construction pourrait bien n’être qu’une projection de la dernière, et toute maison l’anticipation d’un tombeau. Il faut de la Force pour construire et le jeune père que je suis en a une conscience très nette.



Les Parias du Réel


Les exclus de la Modernité, les haïs du Réel, ces sortes de Parias des Temps Modernes que sont les vrais littéraires sont également des exclus du construire. C’est que, n’est ce pas, le Réel moderne s’est constitué, établi, élevé, en répugnance du langage articulé  et de certains textes qui s’en sont comme échappés ( “ce ne sont que des mots” “au diable les beaux parleurs”), tout bon littéraire le sait, et il faut être aveugle pour ne pas le voir....


La deuxième raison est la méfiance que m’inspirent les édifices modernes et leurs architectes. Les prouesses techniques débouchent souvent sur des monstres incongrus, inhabitables, où l’effort de construire parait si loin des Etres humains, que l’édifice donne la sensation d’ avoir été construit contre les vivants. J’y reviendrai peut être un jour mais dans ce domaine du construire, rien n’est simple. L’architecture d’aujourd’hui est profondément hypocrite, elle est rarement ce qu’elle se donne à voir (par exemple, et ce n’est qu’un exemple, le Musée du Quai Branly, édifice étonnant, n’est lui même que le masque nègre d’une escroquerie intellectuelle destinée à masquer le racisme de Jacques Chirac et de ses compères et tout bon connaisseur dans ce domaine n’ignore pas le jeu des pouvoirs dans les coulisses de ce perpétuel roman d’argent). A mon avis notre époque entretient un rapport très bizarre à l’habitat (ces édifices délirants, depuis quelques années ces prix si hallucinants... que l'on demande aux gens de s'endetter sur une vie pour devenir propriétaire de misérables métres carrés), rapport dans lequel le spectre de la Mort me parait pas décisif.



Saint THOMAS d'Aquin


La troisième raison, la plus importante pour moi,  est la présence de ce “Arch”, d’architecture qui se trouve au coeur de mon nom propre, “Parichot”. Archi a une sonorité qui semble nier Parichot, le déstructurer, il élude le P initial, mon P érectile, porte drapeau, mais aussi ce “i” central, cri du coeur auquel je tiens beaucoup, et qui me donne de la force pour être (il y a cet égard, et pour ceux que cela intéresse, un texte intéressant de Sigmund Freud sur cette syllabe “arch” , vous pouvez le trouver dans le volume intitulé “l’inquiétante étrangeté”).


Les architectures anciennes me touchent davantage, non sans difficultés (obnubilé par les détails, l’ornementation, il me faut toujours un effort d’âme considérable pour accéder au génie d’un Plan), mais aussi non sans nostalgie car pour être d’un autre temps, elles évoquent autant la mort que la vie, et mon âme n’y loge jamais sans s’y sentir un peu le vampire passionné du passé, le zombie d’heures révolues.


Et puis récemment, au cours de l’une de mes belles journées à flâner parmi les livres, entre deux siestes de ma petite Thalia, je me suis arrêté sur ce paragraphe merveilleux du “Contre Averroes” de saint Thomas d’Aquin que je vous livre ici tel quel: “l’âme est la forme du corps tout entier, de telle manière qu’elle est aussi la forme de chacune des parties. En effet si elle était la forme du tout sans être la forme des parties, elle ne serait pas la forme substantielle de ce corps. Ainsi la forme de la maison qui est est la forme du tout et non de chaque partie, est une forme accidentelle.”



Le parti pris de l'âme


Oh oui Saint Thomas, bien sûr: la forme de l’âme, non seulement est différente de la forme d’une maison, mais (c’est moi qui l’ajoute) c’est d’abord parce que je suis apte à penser la forme de mon âme, sa spécificité immatérielle, ou, si l’on préfère, d’une matérialité différente de celle des choses, que je peux penser et goûter l’architecture d’une maison., cette forme accidentelle. C’est une question de hiérarchie, d’ordre dans la manière de procéder d’une âme bien composée. Le goût de l’architecture est d’abord lié, non à l’architecture de l’âme (l’âme n’est pas à habiter), mais à ma capacité à me distinguer des choses, à me déréifier. Or tout tend aujourd’hui à me réifier, à me chosifier, à me photographier,  à m’isoler, m’immobiliser, à me neutraliser, et je vois surtout parmi les gestes de l’architecture contemporaine une volonté supplémentaire de faire rentrer l’être dans l’ordre des choses. Et c’est ce que je déteste par dessus tout. 

 Oui, merci saint Thomas, toi qui fut contemporain de si belles réussites architecturales. J'aurai toujours une pensée pour toi en passant devant la Sorbonne. Je crois que c’est cela que signifie mon dégoût pour l’architecture. Je veux bien de l’Art mais à distance, pensé, je ne veux pas de l’investissement d’objet qui va assurer mon habitat dans un lieu. Je ne veux pas me projeter ni m’identifier à une chose, quelle qu’elle soit, voiture à astiquer, maison à réparer, bricolages divers et variés qui définiraient l’empire de mon Moi,(comme c’est, si j’ai bien compris, le souhait et le quotidien de beaucoup de gens.) Car mon âme est d'une autre forme et substance.


C’est un parti pris très fort, une puissante répugnance.


L’âme est et restera le premier sujet  de Papa (avec le langage), vient ensuite le goût plus ou moins convaincant des choses.

 




 
Recommander - Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Publié dans : aaaahooooohparichotphilippe
Retour à l'accueil

Commentaires

bonsoie Ghislaine
bien sûr la culture et les objets anciens peuvent accompagner notre modernité, et parfois la modernité s'invite à notre amour du passé, ce sont parmi les rencontres les plus émouvantes qu'il soit. Ceci dit, pour ma part je suis assez allergique à la déco, la décoration en général, qui me fait une terrible impression de mort, j'aurais du mal à dire pourquoi.  Je leur préfére de vrais détails rares, l'irruption hasardeuse du temps, sa surprise. Ceci dit vous habitez un endroit merveilleux et ce doit être un bien beau spectacle de voir votre jeune beauté  parmi ces vieilles pierres. Quant au théâtre moderne, loin de toute architecture ou décor,  je ne rêve que d'y jouer un rôle qui puisse vous y réjouir.
Commentaire n°1 posté par Philippe Olivier Parichot le 12/03/2009 à 22h55

Aujourd'hui-même, Philippe, je songeais à votre article en observant, perplexe face au choix cornélien (!) d'un olivier à planter, flanant dans les allées déjà toutes printanières du pépiniériste, au theâtre ultra contemporain qui me faisait face et dont l'achèvement est tout proche.

Moi qui me sens pleinement chez moi parmi les antiques vestiges qui m'entourent, je me disais que les courbes épurées de cette construction s'accordaient de façon quasi stupéfiante avec les ruines gallo-romaines. De même qu'un clavecin et d'anciens meubles chargés d'histoire trouvent étonnamment leur place au sein d'un loft on ne peut plus contemporain auquel l'architecte qui l'a conçu a fort brillamment intégré une terrasse aux arcades florentines.

Tout comme vous, je suis perplexe quant au fait de se lancer dans la construction d'un édifice, maison ou autre. Peur de se sentir installé ? Je ne saurais définir ce sentiment, cette sorte de crainte. Incapacité, pour ce qui me concerne, à me projeter dans l'avenir... Toutefois, construire, c'est aussi tant d'autres choses, dont la réalisation revêt diverses formes. Votre enfant...

Il est temps, Philippe, que je libère vos pixels
Très sincèrement à vous et au plaisir de vous lire.

Commentaire n°2 posté par Ghislaine le 12/03/2009 à 00h17

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recommander

Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés