S’il y a une chose qui est difficile à comprendre c’est que pour notre vie
psychique tout commence et finit avec le langage. Toute sa vie on oppose les faits aux mots, croyant imposer son corps au réel, quand on ne fait jamais que lui opposer son poids. Ephémère.
Vite évaporé. Bref. Tout commence par le langage. Je dirais plus exactement que tout commence par les impressions et le langage. Les impressions, les sensations, les émotions, diffuses,
confuses, palpitantes, éruptives, viennent toucher la sensibilité et s’impriment sur le papier comme le buvard boit l’encre, sous la forme moins troublée mais plus concentrée de mots, des mots
français d’abord mais aussi des mots de toutes les langues.
Je n’ai plus la naïveté d'idolâtrer l’Italie, je la connais trop bien, sa complexité, sa diversité et si j’y projette plus que jamais mes fantasmes, je ne m’illusionne plus sur une réalité sociale parfois déconcertante. C’est qu’Enfant je croyais avec Beyle l’Italie le pays du Bonheur, des gens cultivés, raffinés, vifs et intelligents, le pays où tout le monde rit et s’amuse avec esprit, ou chacun s’y connaît en musique, chante ou joue d’un instrument, où la Peinture est une passion qui élève les coeurs, où le cinéma même est beau et intelligent. J’en suis revenu. Au point que pour le coup c’est maintenant à moi d’en rire.
Et pourtant,( je suis encore plus heureux de l’écrire que de le faire ), je garde un immense plaisir à passer du temps dans ce magnifique pays qui n’en est pas un, à y dépenser mon argent et mon temps, assez de plaisir même pour que je consente à y devenir géniteur et engendrer un corps (la seule responsabilité que je prendrai jamais) lequel baignera un jour, pour moitié, dans “la culture italienne”. C’est que je sais maintenant par quel bout prendre la puissante péninsule, si je puis dire, par quel côté l’aborder... pour en tirer le meilleur. Et ce bon bout c’est le langage.
Il est étonnant de voir à quel point deux pays si proches dans l’espace que la France et l’Italie peuvent être différents. Je me souviens d’un de mes premiers voyages en Italie, quand jeune homme, couché sur la plage à Vintimille après un exécrable voyage en train, j’ai vu arriver un groupe d’italiennes. Tout de suite je me suis dressé, et j’ai pensé à Alberto Moravia dont j’avais aimé quelques nouvelles. Tout de suite, et c’est le bon réflexe, j’ai cherché ailleurs que dans les livres français de quoi inspirer ma pensée et induire ma réflexion. Dante bien sûr, mais aussi Pétrarque ou le très excellent Pier Paolo Pasolini et sur les conseils de Stendhal, les mémoires de Benvenuto Cellini.
Je suis peut-être un peu snob mais dans l’ensemble
il me répugne les livres récents écrits par des français sur L’Italie. Tout se passe comme si à penser l’Italie en langue française on se condamnait à n’y rien comprendre. Et Je ne sais pourquoi
les susdits ouvrages finissent irrémédiablement dans notre poubelle de la via Luca Giordano.
Mystère me disais je alors dans mon maillot de bain: quelque chose dans l’air différait de Menton, Nice ou Monaco, pourtant à 20 minutes de train. Je n’étais plus en France, j’étais en Italie. Ce Mystère je l’ai élucidé quelques années plus tard lorsque j’ai parlé assez bien la langue pour y jouir, m’y développer. En fait il suffit de parler une autre langue pour être quelqu’un de différent. Les lieux, les kilomètres, n’y font rien, quand bien même 20 cm sépareraient deux êtres (et je sais de quoi je parle), leur différence de langue les feraient appartenir à deux mondes différents. Et c’est ainsi qu’une frontière peut matérialiser un abîme.
Si je devais la définir je dirais que l’Italie, c’est d’abord pour moi une suite rare de voyelle i-a-i-e, très ouvertes, elles mêmes rieuses, à peine accentuée d’un t dental et délicat, d’un l liquide et fondant, suite elle même finie par ce beau "e muet" à peine prononcé, on dit “mouillé”, qui dit en français la présence féminine (je n’aime pas “Italia” qui sonne mal, avec un accent patriotique des plus vulgaires, mais j’adore et vénère, bien sûr, Thalia qui en est le contrepied lumineux d’origine grecque, coup de talon vers le ciel éclairé par dessus la mer écumeuse).
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Quant à la langue italienne il n'y a que les italiens pour ne pas savoir à quel point c'est une source d'intelligence et de savoir vivre...
Avec mes félicitations pour l'excellence de votre goût
bien à vous
Sollers, Matzneff et vous donc, me donnez envie de découvrir ce pays qui à ma grande honte m'est encore inconnu.
Cordialement.
Je m'empresse d'ajouter moi aussi une ligne de pensées pour le drame qui a frappé l'Italie ces derniers jours. C'est un grand malheur pour beaucoup de gens, et c'est aussi une ville que je ne connaissais pas et que je ne verrai jamais.
Mais c'est aussi l'italie dans son intimité que ces malheurs de la terre qui tremble (voire Visconti), sa force et sa fragilité, la mort jamais bien loin. Je vais sans doute changer la photo par décence, mais si moi aussi je l'aime beaucoup.
J'étais d'ailleurs à Naples, et réveillé pendant le tremblement de terre, et j'ai senti le sol trembler dans cette ville où entre les "terremoto" et le Vésuve, on vit dans une anxiété permanente qui n'exclut pas une fabuleuse capacité à y être heureux. Nous étions révéillé, Il était 3h30 du matin et mon jeune tyran domestique réclamait son petit lait. Pendant les secousses qui faisaient se balancer le lustre, Thalia témoigna d'ailleurs de son fort mécontentement par des grognements agacés qui signifiaient naivement : "que cela cesse".
Je regrette que le papa n'ait pas plus de pouvoir en la matière que le nourrissson et j'espère de tout coeur que la science et les recherches pourra un jour empêcher ces drames et sauver la belle Italie.
pays de coeur, sur la belle Italie dont vous êtes l'un des rares à parler en usant des mots justes.
Inutile de vous dire le plaisir que m'a procuré votre texte, d'une grande justesse, lucide, sans concessions et à la fois empli de tendresse, de délicatesse, d'enthousiasme et de l'amour, le vrai, que vous portez à ces terres transalpines.
Vous parlez de l'Italie de la façon que j'aime, vous l'aimez de la manière dont je l'aime et comme l'aime ma part de sang italien et ceci est de grande valeur.
La photo que vous avez choisie, dans sa lumière si particulière, dégage une atmosphère qui me bouleverse au plus profond de moi : je m'y sens chez moi. Une très étrange et poignante impression d'avoir vécu en ces lieux...
Merci pour ces lignes raffinées et au plaisir de vous lire.