Mercredi 15 avril 2009

Par Philippe Olivier Parichot






Le cas de Naples, ville unique en Italie, est d’offrir dans le même mouvement un bain dans la vulgarité la plus épaisse et une occasion unique de découvrir ce qui reste de  plus puissamment Baroque en Italie. C’est que les napolitains avec tous leurs défauts sont des êtres de conséquences qui tiennent bien la barre des années, traversant les siècles avec une assez grande indifférence des changements économiques et sociaux. Qu’ils soient hais par le reste de l’Italie ne les touche pas beaucoup. Entre «astafadio» ( «laisse faire Dieu» axiome du fatalisme local) et «vaffanculo» (je préfère ne pas traduire) leur philosophie est assez bien résumée. N’insistons pas.

Napoli Barocco

Une déambulation, une sortie (ne parlons plus de «promenade», c’est un mot d’un autre temps et qui n’a plus de sens aujourd’hui) dans le centre historique de la ville est l’occasion parfaite pour comprendre un peu mieux ce que signifie l’architecture Baroque. Escaliers splendides, façades théâtrales, entrées cérémonieuses, pièces gigantesques et vides où la Noblesse Napolitaine dormait sur des galetas pour mieux dépenser dehors en Chevaux et Vêtements sur la scène d’un monde où n’avait de valeur que le jet des apparences (notre époque, sur ce sujet comme en tout, en présente la caricature grotesque avec le bling bling de nos inénarrables petits bourgeois).





Baroque mais aussi Médiéval le centre historique de Naples, d’une médiévité complexe et stratifiée qui vaudrait à elle seule plusieurs billets de ce blog. Je me réserve ce plaisir pour un prochain voyage. Pour l’instant je voudrais juste signifier la musicalité de ce centre historique, et comment à pénétrer un de ces Palais splendides du coeur de Naples, aujourd’hui transformé en Banque, j’ai compris un peu mieux ce que signifiait l’Opéra Baroque, et ce à quoi  esthétiquement il tendait. Aussi désormais lorsque j’ouvre le CD d’un Oeuvre Baroque (Cavalli par exemple ce matin), j’ai l’impression de passer sous le Porche Majestueux d’une de ces merveilles  à demi-abandonnées et qui croupissent splendidement dans l’humidité parthénopéenne.

Mais tout ceci est historique, ce qui signifie, au train dont nous allons, presque mort.

Aussi je préfère m’intéresser au Théâtre San Carlo que l’on vient justement de rénover, de restaurer et dont le cas est absolument emblématique de la situation de la Musique à Naples et peut être en Italie.

Restauration

Le San Carlo fut longtemps considéré comme la salle d’Opéra la plus brillante d’Italie. Un pur exemple de théâtre à l’italienne, rouge sang, balcons cossus comme des poitrines, et stucs dorés de papier mâché, quelque chose de Royal: le coeur battant de la Musique en Italie. (Je l’ai vu avant sa restauration, je l’ai trouvé vieux mais très Beau). Sa déchéance brutale au cours du XIX ème siècle correspond à l’enfoncement de Naples dans les filets Mafieux  et à l’élévation continue de la Scala de Milan, dont la réputation resplendit jusqu’à nous jour, symbolisant la Supériorité culturelle du Nord sur le Sud et l’humiliation des populations méridionales. Fin XIX éme le San Carlo hébergeait des spectacles équestres. Restaurer le San Carlo aurait pu avoir une portée décisive. Et le concert d’inauguration en mars, sous la baguette de Riccardo Muti, napolitain d’origine, et en présence des Huiles locales aurait pu être le point de départ d’un renouveau de la Musique en Italie du Sud.




C’est ce qu’a voulu faire croire l’opération de communication officielle. C’est ce que l’on voudrait bien faire croire.

Il n’en est malheureusement rien ( qu'il soit bien élairci que je le regrette ardamment). Tout ceci n’est que ce que l’on appelle en français: un cache-misère. Les experts s'accordent à dire que le San Carlo est un gouffre financier et un bide artistique organisé, prémédité. Si l’on excepte les soirées officielles, claironnées, où viennent s’épater dans les sièges purpurins les véreux des trois mondes, la salle est vide et les spectacles se déroulent dans une ambiance locale, provinciale qui ferait pâlir Monsieur Stendhal. Quelques vieilles dames à fourrures, un public d’abonnés qui baillent et sortent à l’entracte, les applaudissements discrets et clairsemés des plus polis se perdent dans la nuit et le bruit de la rue où les voitures passent avec indifférence.






Une fois Riccardo  Muti envolé vers d’autres cieux (et je ne suis pas certain que ce grand musicien ait conscience de servir de prête-nom à des gens très douteux)  la salle est régulièrement vide, les spectacles sont souvent faits de bric et de broc par des artistes doués et courageux. Aussi il y a fort à craindre  et à regretter que la programmation 2009 ne fasse un énième Flop, plantée  par l'incompétence de ceux là mêmes qui auront prétendu la lancer...  (évidemment, les marioles masqués). Flop d’autant plus terrible qu’il aura lieu sous des lambris neufs. ( Pour tout dire les napolitains n’aiment pas l’Opéra, ils lui préfèrent Franco Battiato et Pino Daniele, des chanteurs locaux, à textes et opinions).

Orgueil mal placé

En fait, et là je crois qu’il faut être très clair, le seul vrai sujet de satisfaction du San Carlo, le véritable Objet d'Orgueil des gens qui ont voulu cette réalisation, c’est qu’il a coûté très cher. C’est là tout ce que cache le bruit autour de cet événement dont je ne suis pas même pas sûr qu’il soit arrivé jusqu’aux oreilles françaises. Certes les Politiques locaux sont ravis, ils jubilent, ils ont fait lâcher des Millions d’euros... Quel Pied... quelle Apothéose pour dames.... et il serait intéressant de savoir qui s’est enrichi au passage dans une ville empoisonnée de mafia. Mais j'allais oublier un détail décisif: c'est l'argent de l'Europe. Autrement dit s'il avait fallu attendre les italiens et à fortiori les napolitains, le San Carlo aurait pu pourrir paisiblement. Autrement dit ces gens là se gobergent d'un argent qui n'est pas leur ! ( Et je reconnais bien là la fausseté et la vulgarité  répugnantes, méprisables, "sfacciata", des édiles italiens d'aujourd'hui).

Mais le plus amusant  (je sais de quoi je parle, j’ ai connu de près quelques uns de ces gens, je les ai vus et fréquentés) c’est que  non seulement tous ces responsables italiens et napolitains (je préfère ne pas les nommer) ne connaissent rien à la Musique, (ils ont autant d’oreille qu’un chou fleur et se pâment en écoutant Roberto Murolo, une sorte de Georges Brassens du coin)  mais de la Musique, soyons clair, ils s’en foutent éperdument. Pour eux les amateurs de Musique sont de doux naïfs, un peu demeurés. Ce que veulent ces gens là c’est le Pouvoir, le plus violent et le plus spectaculaire de tous les Pouvoirs, le Pouvoir qui console tous les lourdauds en quête de Postérité: le Pouvoir de Construire.



 A cet égard la programmation de la soirée d’inauguration sonne comme un aveu. Riccardo Muti fit parait-il tonner Mozart ( "la symphonie Jupiter"- bizarrement absente sur youtube)  chanter Verdi ( le «Te Deum» et le «stabat mater») . et enfin résonner le plus officiel des "baroques" : Jommelli  ("Veni Creator Spiritu") ce qui constitue une étrange incantation... Autant dire: un furieux mélange et à  peu près n’importe quoi.  Un vrai «pasticcio», qui en dit long sur le désir d'impressionner, de se vanter, et de faire plaisir à tout le monde,  à commencer par les dames du premier rang. Sauf peut être aux premiers concernés: les vrais mélomanes... mais il est vrai que pour le coup, c’est le cadet de leur soucis.

Le plus étonnant dans cette histoire est que la restauration a été très bien faite et que le nouvel Opéra est magnifique...

Etonnant destin du San Carlo: brillant désormais seul dans la nuit indifférente, entre les voitures et les bars populaires, pour l'orgueil de quelques édiles vaniteux, bientôt oubliés, et qui risque fort de rester déserté, à mon avis, en dépit des apparences brillantes et trompeuses, par le seul Invité de Marque qui ne se soit pas déplacé:  la Musique.








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