mes heures chinoises 1
Dimanche, Paris, il pleut. J’ai laissé derrière moi L’italie, trois semaines de soleil, et en guise de souvenirs la figure d’un petit dossier bleu clair,
intitulé "photos pâques 2009" sur le bureau de mon ordinateur. J’ai retrouvé la Lutece de Julien l’Apostat, une incontestable élégance, une sensation de grand raffinement dans l’air gris -
pas mal d’ennui aussi.
J’habite non loin du parc Monceau, c’est à dire près du Musée Cernuschi, un vieux musée désuet que je pratiquai longtemps, aux années de mes études de chinois, aux langues O’. Alors je
m’essayais à déchiffrer les caractères de la Chine Ancienne, c'est une habitude que j'ai gardée, même si elle ne me même rarement plus loin que le bout d'une étymologie. C'était un temps béni
d'immense solitude, de nuits entières dans Paris endormi, à tracer mes premiers monosyllabes, sous l'ombre portée de la lampe. Déjà l'époque tournait court, l'argent obnubilait les
âmes, le cinéma américain finissait de laver les cerveaux. Les années 70 s'éloignaient, et leurs librairies, remplacées aujourd'hui par les vendeurs d'habits, raides comme des cintres, à peu
près aussi intelligents. Les filles que je connaissais allaient s'aveugler dans les discothèques, pauvres papillons, danser sous les coups de boutoirs de la French House, faute de
mieux. Je les entendais rentrer à l’aube, leur pas las, je croisais dans l'ascenseur leur rimmel défraichi. Elles rêvaient Mykonos ou Goa. Je souriais gentiment... mais je ne les
intéressais pas beaucoup... Avec mes livres je passais déjà pour un doux demeuré. 2001 se profilait à l'horizon de la mort en marche. Et je me disais qu’avec mes passions bizarres,
j'étais arrivé trop tard, voilà tout (erreur énorme je sais aujourd'hui que je suis absolument dans le coup).
Ah mes premiers «hanzi» copiés sur les modèles gravés au couteau il y a trois mille ans sur le dos écaillé des tortues. Je mangeais seul "au roi des singes" chez Hanouman, des plats dont
j'écrivais le nom sur la nappe. Les serveurs me regardaient avec cette forme de tendresse que l'on réserve aux fous. (Pour un chinois un homme seul, non marié, sans enfants et qui semble
heureux n'est jamais très loin d'être un fou). J'achetais dans l'arrière boutique des vendeurs de cartes postales des peintures à l'encre sur papier de riz. Je les ai encore. De ces
beaux moments me reste un dossier, physique celui ci, gros carton vert clair, archives entassées, fouillis de feuilles gribouillées dans tous les sens, et mon dictionnaire de chinois
pratique.
Je n’oublierai jamais le jour où je suis sorti de mon premier grand examen de chinois. Quatre heures dans un amphithéâtre à lire et écrire dans cette langue de l'autre côté du monde,
où tout commence en haut à droite, comme dans un rêve. J'étais sorti, en transe, riant à la manière d'une des trois étoiles, hilare comme un taoiste. En rentrant j'avais rencontré dans
le métro au niveau de Barbes un jeune homme de Hong Kong et nous avions devisé un peu dans la langue de tchouang tseu. Un beau souvenir. "Ah que la vie est belle" me disais je alors, et je
cherchais le Hasard dans les ruelles. Un de mes plus beaux souvenirs de langue avec cette conversation invraisemblable, rue du faubourg saint Denis, devant une bière, avec un érudit
bengali que je n'ai jamais revu et qui était peut être un dieu.
à suivre....
nous sommes quelques uns et quelques unes à avoir remarqué la perte de prestige de la culture et le mépris qui se porte de manière très nouvelle sur les livres. C'est un phénomène sociologique qui accompagne la montée inexorable d'une petite bourgeoisie triomphante, bruyante, vouée à occuper la totalité de l'espace public. Mes lecteurs auront sans doute remarqué que ces nouveaux ignorants s'accompagnent d'une étonnante arrogance et présomption. Il suffit de leur donner une voiture et là le bulldozer devient "inarrétable" sauf par la mort du conducteur.
Ce n'est peut être pas si grave, il suffit de le savoir, une position de retrait s'impose. Cela nous invite juste à créer du réseau autour de ce que j'appelle "les anciennes manières de sentir" et du désir de savoir en général. Et c'est un peu ce que nous faisons avec nos blogs. Pas besoin de faire secte, ni même club, il est juste bon de se connaître et de savoir que nous existons, chacun dans nos vies, plus ou moins étanches, et de nous soutenir les uns les autres.
La ruée vers la bétise peut continuer, épaisse, dense, cela n'a aucune importance. De toute manière l'espace public est destiné à la foire d'empoigne, il est livré aux "gremlins" (je ris), c'est foutu, il est mort.
Reste cette incroyable tolérance qui veut que nous existions.
Je finis ce commentaire en attirant ton attention et celle de mes lecteurs et lectrices sur une parenthèse de mon texte où j'explique que contrairement aux apparences avec notre goût du savoir, nous sommes dans le coup. Absolument. Quoique voudrait faire croire des ignorants do nt la seule chance de ne pas paraître idiot fut de discréditer le savoir à la source.
Avec mon affection et mon admiration pour ta splendide Culture qui peut se lire aussi bien dans "passée des arts" que dans "vermischter stil" que tu partages avec Ghislaine.
"Avec mes livres je passais déjà pour un doux demeuré. (...) Et je me disais qu'avec mes passions bizarres, j'étais arrivé trop tard, voilà tout." C'est étrange, mais en lisant tes lignes inspirées, ceci dit sans aucune flatterie, j'ai vraiment eu l'impression de découvrir des pensées qui ont été et sont encore largement miennes. Trajectoires parallèles.
Je connais peu la culture chinoise, à ma courte honte. Je sais, bien entendu, que c'est une lacune considérable, mais que veux-tu, j'ai déjà tant de mal à prendre l'exacte mesure de tout ce qui me reste à découvrir dans le domaine européen que je suis contraint de faire des choix. Ce que je retiens de ton billet, c'est avant tout les souvenirs au parfum entêtant qu'il transporte jusqu'au lecteur, tellement palpables que je parviens presque à t'imaginer lorsque tu étudiais aux langues O'. Je reconstruis le Philippe que je n'ai pas connu, si tant est que je connaisse un peu celui auquel je m'adresse et que je suis fidèlement.
Merci pour cette bouffée de ton passé et, pour le présent, j'embrasse ton "joyau tout en or" et t'assure de ma fidèle amitié.
je suis heureux d'être aussi parfaitement compris. Ce que j'espère pour ces lignes c'est qu'elles soient agréables à lire, il ne s'agit pas seulement de raconter ma vie, même si pourquoi pas, mais surtout de donner une sensation agréable d'un style qui est aussi un art de vivre, sensations plaisantes dont j'espère qu'elles font contraste avec les plaintes ambiantes (qui cachent toujours le désir d'argent). j'ai découvert, après d'autres, une sorte de clé des champs pour ouvrir la Vie et en faire s'échapper des merveilles et cela gratuitement. C'est ce que j'essaye de communiquer. Thalia s'est réveillée en riant et je ne doute pas qu'elle vous embrasse de tout coeur (surtout après tout le bien que lui a dit de vous son papa
C'est à la fois très étrange de passer du soleil de l'Italie du sud à l'extrême-orient et très plaisant de faire ce grand écart au travers de ce texte vivant. pittoresque (on s'y croirait) et surtout, surtout, très attachant.
J'ignorais, Philippe, que vous parliez (et écriviez !) le chinois, cette langue qui pour moi véhicule le mystère et son parfum.
J'attends la suite non sans une certaine impatience... ou une impatience certaine
Des tendresses à Thalia et à vous, Philippe, mon amitié et mon affection.