Lundi 18 mai 2009

Par Philippe Olivier Parichot





casse tête



J’ai un peu de difficulté à écrire (et à lire) ces derniers temps, mille motifs en sont la cause et aucune cause ne saurait en épuiser les motifs. Au fond je ne tiens pas à publier pour publier... Je souhaite écrire pour mon plaisir, peut-être le vôtre, sans me forcer. Je désire que ce blog s’inscrive dans ma vie tout autant que cette vie s’écrive dans ce blog. A égalité. Aussi je ne publierai aujourd’hui qu’un court texte qui est à peine un texte, plutôt un pli. Ce pli pourrait être aussi bien un pli de sourire qu’un léger sarcasme, ou un froncement de sourcil, comme vous voudrez. Aussi je crée une nouvelle catégorie de ce blog: les plis.


                 La "nuit des musées" qui a eu lieu samedi dernier était à priori une initiative qui me plaisait. Cette idée d’ouvrir les musées la nuit est séduisante: un tableau, une oeuvre d’art, ne se laissent pas goûter de la même manière selon l’heure et le moment, tous les amateurs d’art, et amatrices, parmi nous le savent. D’autre part cette "nuit des musées" nous rappelle opportunément que nous vivons tous, ou presque, à peu de mètres de chefs d’oeuvre inoubliables dont nous ne sommes séparés que par quelques murs ou portes, plus ou moins bien fermées. Et c’est une sensation plaisante.

Cela ne signifie pas que toutes les initiatives qui eurent lieu dans le cadre de cette "nuit" étaient convaincantes, il s’en faut. Je note en passant une hallucinante «lecture de lettres d’amour» d’Honoré de Balzac dans le musée du même nom, déclamées par des «comédiens», nous dit joyeusement le programme. Je n’ose imaginer la tête de Balzac apprenant que deux siècles après sa mort on déclame la nuit, en public, ses écrits les plus intimes (!), absolument privés, devant une foule qui applaudit.  Pour ma part je le vois s'étrangler d'ébahissement en finissant sa poularde aux morilles.
 (C'est suite à une observation de ce genre que le grand écrivain Paul Morand a décidé de détruire, avant de mourir, ses propres lettres intimes, pour ne pas voir ses Amours faire les délices de la curiosité de petits bourgeois désoeuvrés).

Mais le plus intéressant, et je dois dire que je n’y avais pas pensé du tout, c’est le journal Le Monde qui le révèle lorsque qu’il affirme: «les visiteurs ont souvent été invités à sortir du rôle de simple spectateur». Et là je crois que nous touchons le coeur de cette étrange manifestation.

Et là je reste ahuri. En ce qui me concerne j’ai toujours beaucoup tenu à ce «rôle du spectateur», comme dit le journal, sachant que précisément c'est cette bizarre position de "spectateur" de l’amateur de tableaux, position debout, silencieuse, à vrai dire tout le contraire d’une position de "spectateur", qui en fait tout le charme. J'insiste à écrire qu’en aucun cas la position de l'amateur d'Art ne peut se laisser prendre dans la dualité "spectateur-acteur" qui régit aujourd’hui la vie de la plupart des zombies qui se croient des hommes. C’est même là le secret de toute la puissance subversive du "Gourmet d'arts" que cette manière de se placer à une certaine distance, mesurée, méditative  dans une attitude neutre et discrète qui finit par le rendre invisible. Lequel visiteur de musée devient définitivement «infilmable».

 Or être infilmable aujourd’hui, c’est le scandale absolu.

Pire que criminel, pire que pédophile, c’est l’Interdit fondamental.

Il y a dans l'admiration de la Peinture une énergie noire qui rejoint la Lecture des livres (le lecteur est lui aussi «infilmable»), quelque chose de profondément irrévérencieux à l'égard de la Stupidité particulière à notre époque. Je ne crois pas une seule seconde à la propagande qui voudrait nous envoyer au Musée. Au contraire je crois que le Musée agace, qu'il gêne, et plus encore l’amateur de Musée. Ce fut déjà un gigantesque effort que de rendre les Musées rentables (ce que cache le bavardage sur leur soi-disant gratuité), leur improductivité irritait, il reste maintenant à se débarrasser de ces quelques amateurs discrets, ces irréductibles... qui persistent à admirer et perdre leur temps de manière absolument libre et improductive.

Mettez vous un instant à la place de ces gens qui organisent des expositions, ceux ont du Pouvoir sur le "déplacement" des tableaux, se gargarisent de la beauté des sites... Imaginez les sortant de leurs grosses voitures, se démenant à longueur de journées, téléphonant, dinant, pavanant, brillant, et tout cela pour une poignée (nous sommes rarement davantage) de vrais visiteurs cultivés qui pour toute réponse restent debouts pendant des heures, réfléchissent sans parler, respirent doucement, et sans daigner même laisser un mot sur le livre d'or, rentrent chez eux boire lentement un thé chinois avec une moue dubitative et un soupir las  lorsqu'ils songent à la mise en scène , dite "muséographie" de la soi disant "ex-pot". Ces organisateurs de manifestations, ces fonctionnaires de la culture, ces Oulemas du Savoir, se sentent soudain ridicules, méprisés, snobés. 


Aussi je me demande si derrière toutes ces initiatives, parmi lesquelles "la nuit des musées", il n’y a pas un désir inconscient de noyer les vrais Visiteurs dans la Foule de manière à ne plus voir les voir, ces gens insupportables que nous sommes, nous, les goûteurs d’Arts. Sans parler de la volonté évidente de réifier l'autre, de le transformer en éternel spectateur de la Vie (autrement dit "regardez des tableaux mes amis,  allez dans les musées, pendant ce temps nous les organisateurs du Réel nous nous enrichissons, nous gagnons la partie du Pognon, idiots que vous êtes") qui est à la racine du développement récent des Musées, je me demande si ce n'est pas l'objectif caché de toutes ces manifestations culturelles ostentatoires et spectaculaires visant à "démocratiser le goût des Arts " ou "attirer la population vers les oeuvres d'art" que précisément d'en finir avec cette élégance individuelle des quelques uns qu'une fréquentation prolongée du silence a rendu étrangement lucide.

Je ne pense pas exagérer en affirmant que quelque part une certaine Force d’Ignorance, une "Bêtise à front de taureau", nous devine, notre insolence, et que çà la met dans tous ses états.

Et maintenant écoutez moi bien et envisagez cette hypothèse: Que de nos jours la Culture est haïe.




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