Mercredi 24 juin 2009

Par Philippe Olivier Parichot


Hier soir

A Paris, le 24 juin 2009
Rue Galande, 61



Marcel Proust disait justement (mais n’a-t-il jamais rien dit que de juste ?) qu’il ne faut jamais réaliser ses rêves. Aussi ai-je hésité avant de m’installer rue Galande, à Paris.  C’est que cette rue signifiait pour moi une espèce de Paradis au delà de mes propres forces, comme d’ailleurs la majorité des ruelles, venelles à ru, labyrinthe crypté de noms flamboyants, qui caractérise cette partie de Lutèce que l’on nomme encore de son appellation médiévale «le quartier latin».
 
En fait tout a commencé pour moi il y a une vingtaine d’années, quand quittant ma Province honnie, je gravissais bagages en main les pentes de la montagne Sainte Geneviève pour faire ma Khâgne au lycée Henri IV.  Ce ne fut qu’un saut d’Epinal au Jardin du Luxembourg: on imagine le dépaysement.  Je ne m’en suis jamais remis. En ce temps là j’habitais une chambre de Bonne sous les toits de Passy. On y accédait par une échelle
qui répondait au doux nom d’escalier: neuf étages. Mes propriétaires,  les D’Antin, rue Eugène manuel, habitaient 200 mètres carrés au premier étage et me tenaient en si haute estime que je payais le loyer en glissant une enveloppe sous la porte. On m’apprend que ces pieux chrétiens, bien dans l’esprit de la camarilla de sales bigots, infâme club de tartuffes qui défigura la France du XIX ème siècle, sont morts salement de maladies affreuses, avec beaucoup de souffrance, et que leur progéniture se drogue et croupit dans des établissements de désintoxication. C’est triste ? ... Mais que leur souhaiter de mieux ? O Satan, tiens les bien au chaud, et n’ait pas pitié de leur longue misère.

Avec dans mon bagage une exécration viscérale des bouzeux vosgiens auxquels je devais une adolescence de films d’épouvante (rackets, bagarres, agressions au couteau, -cruautés diverses si communes aux moeurs péquenots qu’en général ils finissent par en user sur eux mêmes -, et enfin et surtout un incommensurable Ennui)  je déambulais en pieds nickelés, cachant comme je pouvais mes chaussures crottées et la Honte (d’ailleurs très exagérée) de n’être pas de ce milieu des gens cultivés auxquels je commençais de me mêler.  Ne sachant rien, sentant encore moins, mais peut être doué d’une forme d’intelligence hypersensible à la Jean-Jacques Rousseau, je regardais se mouvoir un petit peuple d’adolescents délicats, parfois fort snobs, et qui sont tous plus ou moins devenus d’ennuyeux professeurs d’Université, - il y a loin de Leibniz à la pensée Officielle de ses thuriféraires petits bourgeois- d’une banalité abyssale. Je découvrais dans une torpeur enchantée des jolies filles absolument délicieuses, rieuses et musiciennes, fines et sensibles ( comme sorties d’un Rêve pour moi qui était habitué aux manières salaces des filles de médecin ou de Ferme, plus ou mois mamelues, plus ou moins propres, que mes camarades d’infortune, des gros garçons boutonneux ou de mélancoliques militaires en permission, forniquaient dans les soirées froides après les avoir saoulées au vin blanc, ou dans les bas côtés des cimetières ).

 Mon Idéalisme s’est écroulé dans la fange du réel; c’est le  Destin de tous les idéalismes. J’ai appris à voir des défauts chez ceux que j’admirais, j’ai découvert des crétins réalisés en plein coeur du carrefour de l’Odéon, et il n’est jusqu’à ces rues mystiques autour des deux Boulevards Saint Michel et Saint Germain, cette Croix Sacrée dans l’Histoire du Réel Occidental, pour s’être révélées ce qu’elles sont aussi: un sombre entrelac de  vieilles pierres moussues, de lourds bâtiments parfois très anciens, plus ou moins beaux, hantés par des vendeurs de choses. Et pourtant, miracle de l’amour, réveil de la vigueur, je dois dire que vingt ans plus tard j’aime et j’admire encore ce quartier des gens cultivés, de musées charmants, de boutiques aimables que les épais bourgeois de Montparnasse, lesquels n’ont plus lu de livres depuis 20 ans, appellent avec une grandiloquence à la Charlus, depuis les fauteuils du Dôme où ils finissent de digérer leur cassoulet: «le quadrilatère de la civilisation».

C’est qu’aujourd’hui j’ai enfin le droit de dormir dans ces enceintes vieilles (o nostalgie pré-foetale, c’est bien dans un Monde de mangeurs de Viande que j’ai été jeté tout cru), de me détendre en Habitant parmi ces murs croulants ou relevés, à deux pas de la seine verte, sanglée de ponts, et à deux ou trois centaines de mètres de la silhouette astrale de Notre Dame qui domine nos âmes pécheresses de son ombre indulgente et protectrice. Aussi dois-je dire que c’est une de mes plus tendres fidélités que mon attachement fasciné à ce lacis pierreux, désormais investis par les dessinateurs de Mangas ( j’aime ces visages criards vus de près comme dans un cauchemar d’enfants), les restaurants d’extrême Orient (délicieux) et les revendeurs de bandes dessinées.





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Commentaires

Il me plait bien ce billet. J'y reviendrai.
Commentaire n°1 posté par Ghislaine le 09/07/2009 à 23h49

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