Le crépuscule infusait dans les rues de Kata Beach. Une lumière de bronze, ou plutôt, pendant quelques minutes, une gigantesque lumière de néon de cuisine, jaune orangée, avant la nuit brutale,
trouée d’ampoules. Telle est la nuit du sud de la Thailande (car toutes les nuits ne se ressemblent pas) entre la Malaisie et la Birmanie dans l’ile de Phuket, ce paradis des singes des moules et
des éléphants.
J’ai marché assez vite (douceur de ce passé composé) parmi les rues ouvertes d’échoppes, de bars à tabourets hauts où se juchaient des corps de filles, sur une terre battue parcourue d‘enfants
rieurs. Mon but ? Bouddha. Un bouddha d’Or… et son archipel de temples au toit pointu que j’avais vu émerger du vert profond, humide, de la jungle thaïe.
J’ai une attirance bizarre pour les religions. Surtout les religions exotiques. Sans doute parce que produit du refoulement sexuel elles sont les réponses à la pulsion de mort et que je me suis
fait une spécialité de la lutte contre cette cochonnerie qu’on appelle dieu (mieux dit: de ce que certains voudraient faire passer pour dieu, de ce qui se cache derrière ce mot).
Après quelques mètres en direction de la forêt je tournai sur la gauche et alors que je m’apprêtais à marcher sur des kilomètres je sursautai : elle était là. L’entrée du Temple… Rose
bonbon et doré, vert guimauve, bleu poupon, sertie de lampions vacillants, elle me fit de suite penser à la culotte d’une putain arabe, du type de celles que j’avais fréquentées dans le sud de
l’Egypte, vers Hurghada, et qui réjouissent les musulmans pudiques des soubresauts charnus de leur ventre gras. Ah ces derviches féminins aux seins lourds, aux hanches profondes, et qui déroulent
dans l’autre sens la spirale divine… Triangle à l’envers d’un sexe de femme surmonté d’une déesse aux mille bras qui vous promet bien du plaisir, c’était là le seuil de la maison des Dieux. A sa
gauche en guise de contrôleur : un vendeur de saucisses et de brochettes dressait son campement de fortune plus proche du camping que de la boutique. D’ailleurs il n’était pas là. Je respirai un
grand coup. J’étais bien en Thaïlande, au royaume des bordels et de masseuses nues.
Dieu ? Une porte toujours ouverte donnait sur un terrain vague.
Un instant je crus voir un immense serpent bleu onduler dans le soir et je me pinçai. Je me dis : Le soleil ? les mojitos dans la piscine ? la fatigue ? Deux bâtiments imposants, bordés de
fleurs, dans des pots bêtes, cascadaient trois fois un double toit symbolique, hérissé comme les cheveux d’une déesse en colère, avec ce petit côté prétentieux qu’ont tous les trucs méditatifs et
par dessus tout des faux airs de cabane du jardinier. Partout des poteaux phalliques. Le ciel avait retrouvé un beau bleu limpide très reposant à l’heure des premières angoisses. Une lumière d’or
dégoulinait dans les arbres. Au ciel derrière les toits, un croissant de lune.
Je me concentrai : Ici la culture produisait du sens, ici des gens parlaient symbole et rythme. Le langage s’était cristallisé en formules et disait la douleur de l’être, le silence insupportable
du ciel. Je refoulai de mon mieux tout ce que je savais du bouddhisme thaï et laissai parler ma sensibilité. Tout ça ne m’inspirait rien, un rien dubitatif et pierreux. Nulle trace du Prince
Indien, de sa pensée de désespoir adouci, de sa sagesse de fils de riche, d’aristocrate soucieux, nulle trace de la tendre figure de Siddharta enfant, qui dit l’amour des bébés, mais un jardin
bizarre semé d’idoles païennes à mi chemin du parc de province et du lotissement locatif. Enfin bon, déjà, ce n’était pas la brutale stupidité de la Mystique occidentale et son troupeau
pseudo démocratique de « On » grimaçants de haine (celle des Voitures, des Entreprises, de la Comptabilité, comme autant de masques nègres). Ici rien du silence odieux des nuits d’Europe, mais un
crépuscule doux dans un disneyland païen parmi des figurines qui auraient pu être des nains de jardin. Le Nikon peinait à attraper des images.
J’avançai pourtant entre des dieux bleus qui étaient sans doute des gardiens mais qui ne bougèrent pas. Je gravis un escalier de dix marches en comptant mes pas. Tout ceci était plutôt paisible,
bucolique, et pourtant j’étais tendu, pas rassuré; dans l’entrebâillement de la porte se profila un Bouddha Noir.
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